A lire dans Libé, cet article de notre marraine, Edwige Chirouter sur l'urgence de diffuser la pratique philo avec les jeunes !

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Tribune.

Le sommeil de la raison engendre des monstres est une gravure de Francisco de Goya datant de 1797 montrant un homme assoupi aux prises avec des bêtes immondes.

En assassinant un enseignant parce qu’il avait, lors d’un cours d’enseignement moral et civique, fait réfléchir ses élèves à partir des caricatures publiées dans Charlie Hebdo, une bête immonde a de nouveau frappé au cœur la République et son école - qui sont l’une à l’autre inextricablement liées. En accomplissant l’espoir politique de la philosophie des Lumières, l’école - gratuite, laïque et obligatoire - remplit plusieurs missions centrales au cœur du fonctionnement de notre vie démocratique : former des citoyen·ne·s éclairé·e·s, développer l’esprit critique et défendre la liberté d’expression. Bien sûr il s’agit ici de grandes et magnifiques missions politiques générales, et la réalité est malheureusement parfois bien loin de cet idéal. L’institution et ses acteurs sont souvent malmenés par les politiques éducatives et l’air du temps libéral. Mais aucune démocratie républicaine ne peut exister sans l’adhésion à ces valeurs, et tout·e enseignant·e se doit de poursuivre ces finalités avec à la fois ambition et humilité.

«Faire partager les valeurs de la République» reste la première mission pour tou·s·tes les enseignant·e·s de la maternelle à l’université.

Cette mission politique de l’école apparaît d’autant plus nécessaire dans un monde soumis aux crises démocratiques, sanitaires et économiques : montées des fanatismes, des populismes, des fake news, accélération du temps de nos existences, soumises comme l’a montré le sociologue Hartmut Rosa aux temps de l’urgence et du zapping permanent.

Or la transformation des systèmes éducatifs au niveau mondial ne répond pas à cet impératif politique, bien au contraire.

La philosophe américaine Martha Nussbaum dénonçait déjà en 2011, dans les Emotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle, une crise sournoise de l’éducation qui se traduit par une transformation de fond des politiques éducatives qui délaissent inexorablement les Humanités et la nécessité de former des citoyens critiques, et développent a contrario une vision techniciste des savoirs et des «compétences» au seul service de l’adaptation de l’individu à la vie sociale et économique et à ses valeurs de rentabilité et de compétition. Méprisant hélas la philosophie, la littérature, l’histoire et les arts (perte de temps inutile), les Etats ne produiront bientôt plus que des générations de techniciens efficaces, et non des citoyens capables de déployer leur esprit critique au moment du vote et de prendre de la distance par rapport à leurs affects.

Le philosophe John Dewey fondait la citoyenneté sur la capacité à mener collectivement des «enquêtes» sur les difficultés présentes. Pour lui, l’éducation doit créer les conditions d’une pédagogie du problème qui favorise l’éclosion de la curiosité intellectuelle et son développement tout au long de la vie.

La pratique de la philosophie avec les enfants qui se développe partout dans le monde depuis plus de cinquante ans permet justement de créer dans les classes dès le plus jeune âge ces moments de réflexion où les élèves sont invités à discuter ensemble et à exercer leur capacité à penser de façon claire et rigoureuse. La philosophie nous oblige à questionner nos opinions, à trouver des arguments, à définir les mots, à éclaircir les distinctions et à fonder rationnellement nos idées. Elle nous aide ainsi à sortir du règne ordinaire des opinions et à nous forger une habitude à l’examen critique et à l’humilité devant nos certitudes.

En ce sens, la mise en place de moments de communauté de recherche philosophique en classe donne bien corps à ce que Hannah Arendt appelait des «oasis de pensée», c’est-à-dire la création de temps et d’espaces coupés de l’affairement du monde où les participants peuvent prendre de la distance pour penser sereinement ensemble.

La philosophie avec les enfants développe ainsi des habiletés de pensée et des qualités humaines qui sont au cœur du projet scolaire républicain : l’émancipation et la formation de sujets libres, l’esprit critique et la pensée complexe, l’acceptation de sa vulnérabilité face aux grandes questions universelles et intemporelles, mais aussi une éthique de relation à soi et aux autres.

 

Ces ateliers nous donnent même le modèle de ce que devrait être l’école au quotidien dans toutes les disciplines. Une école de la pensée qui promeut : une pédagogie de l’enquête, du problème, de l’interprétation et non de la transmission passive des résultats - afin de cultiver la pensée complexe et critique ; une pédagogie du sens, de l’expérience, de la sensibilité, des affects, qui sait dévoiler aux élèves comment les savoirs font écho à leurs préoccupations existentielles et anthropologiques - pour retrouver la saveur des savoirs et de la culture ; une pédagogie de l’intelligence collective et du dialogue - pour cultiver l’esprit de coopération ; une pédagogie critique des valeurs qui instaure un rapport réflexif à la loi, aux normes et aux conflits - au-delà d’une obéissance aveugle aux règles et aux inutiles et contre-productives injonctions morales - pour construire une culture de l’engagement citoyen et politique, enfin une pédagogie de la lenteur qui prenne le temps - loin des injonctions à l’urgence permanente - d’apprendre patiemment à penser - pour faire de l’école une oasis où chacun peut être reconnu et grandir en humanité.

La mission est immense, elle nécessite d’introduire de façon plus explicite dans les programmes les ateliers de philosophie dès l’école primaire et de former sérieusement les enseignants. Toute la communauté éducative doit porter cette ambition pour être à la hauteur de ces idéaux, car comme l’écrit Régis Debray (le Siècle vert, Tracts-Gallimard) : «Le Principe Espérance, sans lequel il n’y a plus qu’à éteindre la lumière en partant.»

 

Edwige Chirouter est titulaire de la chaire Unesco «Pratiques de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale».

C'est aussi la marraine de notre association L'écume !

 

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Commentaires: 1
  • #1

    Florine (lundi, 02 novembre 2020 09:31)

    Le lien n'est pas bon :)