Retour sur le colloque du PREAC Bretagne le 24 novembre 2022 à Rennes sur le thème de l'altérité

 

 Pour rappel, le PREAC est un dispositif interministériel (Culture et Éducation Nationale) qui a pour vocation d’accompagner les professionnels de l’Éducation nationale et de la médiation à travers la mise en place de temps de rencontres, de formations et la création de ressources liées à la transmission des savoirs dans un domaine particulier et à destination de ce public croisé. Le PREAC art contemporain est le seul PREAC à traiter de ce champ artistique en France.

 

Intitulée « L’altérité à l’œuvre », cette journée ouvrira un nouveau cycle thématique qui explorera ce que produit l’altérité au sein de la création, et au-delà de sa définition première.

 

J'y suis intervenue pour une table-ronde/discussion croisée à deux voix, avec l'artiste plasticienne Marianne Mispelaëre qui a développé, grâce au dispositif Nouveaux commanditaires, le projet « Les langues comme objets migrateurs », un projet artistique autour des notions d'oralité, de multilinguisme, de diversité, d'interculturalité et de traduction.

Cet échange était modéré et animé par Emeline Jarret, maîtresse de conférence en histoire de l'art à l'université de Rennes 2.

 

Cette table ronde fut suivie d'un temps d'échange fécond avec les participants.

Je remercie Anna Déaux, Coordination du PREAC art contemporain ainsi qu'Edwige Chirouter pour m'avoir recommandée !

 

Plus de 300 personnes issues du monde de l’éducation : enseignants, étudiants, conseillers pédagogiques, institutionnels, enseignants chercheurs, associations, artistes…

 

 

Beaucoup de contacts et de belles rencontres !

 

Nous y avons questionné l’altérité dans ses rapports entre EAC et pratique philosophique :

La création artistique est à la fois le reflet et le miroir critique d’une époque. Elle nous renvoie à notre relation à nous-mêmes, à autrui, au monde, au beau, à notre rapport au temps, à l’histoire ou à la société.

Elle questionne nos certitudes et nos représentations sur ce qui est vrai, juste, bon, bref à tout ce qui fait de nous, des humains…

Quels parallèles pouvons-nous établir entre la pratique artistique et la pratique philosophique ? Quels sont les enjeux du débat philosophique dans l’EAC ?

 

 

 

Comme l’explique Audigier. « L’expérience ne se transforme pas spontanément en savoir explicite, maîtrisé et utile. Il faut la lier avec des moments où elle est réfléchie, reprise, analysée ».

 

Intérêt des ateliers philosophiques :

Une discussion à visée philosophique permet à l’élève de questionner sa propre expérience, de réfléchir à ce qui a construit son regard, son discours, ses représentations mentales et de confronter la cohérence de son argumentation dans l’échange avec autrui. On est dans le vif de l’altérité !

Intégrer une telle démarche dans toutes nos actions pédagogiques permet à l’enfant de prendre le recul nécessaire sur toutes ses activités et l’aide à « grandir » dans son rapport à lui-même, aux autres, au monde.

 

Le concept d’altérité

 

Ce concept d’une grande densité traverse de nombreuses disciplines, dont les Sciences humaines et sociales qui le définissent comme la qualité de ce qui est autre, de ce qui n’est pas moi/nous.

Le souci est que l‘altérité est parfois perçue comme une menace, parfois comme un danger d’être stigmatisé voire rejeté.

L’objectif est peut-être dans notre démarche d’éducateurs réside dans le fait de démontrer en quoi ce concept peut aussi être perçu, vécu, expérimenté comme un enrichissement.

N’oublions pas que l’altérité est une notion intrinsèquement subjective car nous ne pouvons jamais totalement connaître l’autre, et il nous faut accepter que quelque chose en lui nous échappe.

Inversement, il y a du Moi dans l’autre, qui est, comme moi, un être humain.

 

Comment travailler cette notion en philosophie pratique avec des jeunes ?

Elle peut se travailler de deux manières en pratique philosophique :

 

-     Transversalement, par le dispositif lui-même qui est mis en place, la DVDP qui ouvre à la confrontation avec autrui, qui invite l’enfant à développer sa capacité d’écoute active, et ce, dans un cadre codifié qui s’appuie sur les règles du débat démocratique.

 

-     Et en tant que concept en soi : d’abord, on l’aborde pour en explorer tous les aspects, les sens contradictoires, divergents, pour en extraire tous les présupposés, les implicites et les diverses connotations. La notion étant en elle-même puissamment polysémique, les élèves se retrouvent rapidement invités à dégager de nombreuses autres notions avec lesquelles elle est connectée.

Voici quelques notions philosophiques connexes de l’altérité :

 

Identité / Fraternité / Hospitalité / Accueil / Connaissance de soi / d’autrui / Engagement / Courage / Langage / Croire VS Savoir / Différence / Amitié / Amour / Egalité /Equité / Démocratie / Citoyenneté / Art / Culture / Le beau / Egalité filles/ Garçons / Regard de l’autre / Jugement d’autrui / Tolérance/ Racisme/ Harcèlement / Handicap…

 

Par ailleurs, les enfants possédant naturellement deux des qualités propices à l’investigation philosophique : l’humilité et la curiosité, on est surpris par la profondeur et la grande sagacité qui surgissent de leurs prises de parole.

 

Où se l'altérité se situe-t-elle dans la réception de l'œuvre ?

 

Il existe déjà de nombreuses expériences d’ateliers philo-Art à l’école et dans la cité.

Via ces ateliers, l’élève est invité à se libérer de ses gestes habituels d’exécutions de ses automatismes afin de prendre de la distance vis-à-vis de son propre discours et de sa pratique, pour se réapproprier son propre questionnement, qui sera nourri par les apports du collectif.

Même si le sens ultime des ateliers philo-art est d’éduquer au beau et à l’esprit critique, l’idée est aussi de former des êtres humains libres, des citoyens éclairés, engagés, actifs et responsables = enjeu politique.

Quand on utilise l’art comme outil de médiation pour questionner le monde, on passe aussi du même coup nécessairement par un travail de rupture avec la pensée commune et ses préjugés.

Quelles questions, l’œuvre observée me pose-t-elle à moi-même, à autrui, au monde ?

 

Plusieurs approches possibles :

 

-     Faire réfléchir les enfants puis prolonger l’activité réflexive par une activité artistique : ici, l’expression artistique vient enrichir le déploiement de la pensée.

-     On peut partir d’un support inducteur qui va aider au déclenchement de la discussion. On fera vivre alors aux participants une expérience plus perceptive, plus. La dimension métaphorique de l'oeuvre d'art se révèle en effet un   excellent moyen d'explorer un concept par une reprise réflexive :

on utilisera la dimension plus abstraite d'une image, d'une métaphore, de ses connotations et sens implicites :

 

-     On peut aussi opter pour un travail sur les symboles. Les symboles aident l’enfant dans son travail de conceptualisation.

 

-     On peut également choisir une méthode plus holistique comme celle que propose ma consœur Chiara Pastorini : elle propose dans ses ateliers de partir de l’art comme support inducteur. Mais d’autres disciplines peuvent aussi être convoquées dans la méthode dite holistique : on peut décider par exemple décider de créer une production plastique, une chorégraphie qui sollicite le corps et l’espace, les rythmes et la musique, des jeux de mimes, des saynètes de théâtre et lancer après une réflexion à visée philosophique. Ici, c’est la pensée qui se retrouve nourrie et enrichie par la création artistique produite.

On le voit, en mariant Art et philosophie qui sont deux créations humaines on pénètre un territoire où ils se retrouvent dans une fécondation réciproque et leur rencontre se révèle extrêmement dense d’un point de vue anthropologique pour questionner le monde. 

 

Si l’art et la philosophie n’utilisent pas les mêmes outils et ne se donnent peut-être pas les mêmes enjeux finaux, ces deux disciplines sont néanmoins complémentaires pour questionner le monde et résoudre ses énigmes.

 

A chaque fois, il est question de transmettre des outils intellectuels et culturels qui interrogent notre relation signifiante au monde, une démarche où l’ouverture à autrui et l’ouverture au monde ne forment qu'un.

 

Philo + Art se rejoignent dans cette idée de l’altérité comme droit à l’éducabilité pour tous, droit au philosopher pour tous, respect de la CIDE.

Il est question ici d’une émancipation de soi par l’autre.

 

 Canguilhem écrivait : « La philosophie se nourrit de son autre. Elle n’est pas un temple, mais un chantier. Son mérite est de rôder aux frontières ».

 

C’est à ce titre que l’altérité se conçoit comme source d'émancipation, dans la création artistique comme dans le philosopher car il s’agit de déconstruire ses propres schémas de pensée, de penser d’abord contre soi-même, de se libérer de ses conditionnements. En cela, penser et faire expérimenter l’altérité que ce soit de façon transversale ou en tant que concept à explorer, elle est indéniablement un levier d’émancipation et agit comme une véritable praxis.

 

Descartes insistait déjà sur la nécessité d’une pensée critique pour trouver la vérité : « Pour atteindre la vérité, il faut une fois dans sa vie se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues et reconstruire à nouveau le système de nos connaissances ».

 

L'émancipation est l'un des éléments moteur les plus puissants de transformation de la société. Elle permet de se libérer et de devenir autonome.

 

Toutes les compétences travaillées ambitionnent de construire une société qui s’inscrit dans une démocratie délibérative au sens où l'entendait Habermas, c'est-à-dire une société où chacun peut justifier ses idées, les fonder en raison, poser les bonnes questions…

 

Voici quelques pistes que j’ai tenté d’expliciter durant ce colloque !

 

Comme le disait Merleau-Ponty : « La philosophie n'aide personne à résoudre les difficultés techniques de la vie active ; mais si elle amène les hommes à les regarder et à en comprendre la portée et le sens, elle pourra leur être secourable ».

 

Je rédigerai un article plus fouillé prochainement si cela intéresse mes collègues praticiens.